La Beauté de Mishima

Kimitaké Hiraoka de son vrai nom est né à Tokyo le 14 janvier 1925, dernière année de l'ère Taishoh ; à sa naissance, sa grand-mère décide de s'occuper de lui et le retire à sa mère. Le petit Kimitaké passe donc ses trois premières années dans la chambre malodorante de sa grand-mère, au premier étage de la maison familiale, comme il le racontera plus tard dans Confession d'un masque, , son premier roman autobiographique et grand succès publié alors qu'il avait vingt-quatre ans. Dans ce livre, Yukio Mishima , maintenant diplômé en droit de l'Université de Tokyo et récompensé directement par l'empereur pour sa scolarité exemplaire, raconte son enfance et la découverte de sa propre homosexualité, de son attirance pour la masculinité et le contact avec ses camarades de jeu à l'école. Mishima donne dans ce premier livre important beaucoup d'explications sur son comportement et sa manière d'écrire. En fait Mishima est un écrivain extrêmement sensible au corps et aux textures, matières; il le montre à travers tous ses écrits presque, en tous cas à travers ses grands romans. Prenons l'exemple de Après le Banquet, , qui contient sans doute les descriptions et énumérations les plus fines et sensibles de l'univers du luxe, de la mode, du goût de la haute société. Mishima n'est pas un critique de la société, au contraire est-il un poète dans le sens ou il attribue à tous ses personnages un rôle réfléchi, où chaque action a une raison, où la beauté des vêtements n'est pas un luxe mais le fruit raffiné de la civilisation, où chaque parole, toujours modestement prononcée, est une fontaine de sens. Mishima est pourtant un résistant; il ne combat pas le luxe, la beauté, l'apparence, au contraire porte-t-il ces valeurs au sommet de la hiérarchie et les associe totalement à la beauté de l'âme. Même Senkichi dans L'Ecole de la Chair, , vêtu de ses vêtements de pauvre, est décrit comme un comble de virilité et de beauté masculine, de sa veste de motard à ses socques en bois claquant sur le sol.

Mishima ne dissocie pas beauté du corps et beauté de l'esprit. Le livre au travers duquel il l'exprime le mieux est Le Soleil et l'Acier, , où il raconte sa rencontre avec l'acier, métaphore pour les outils de musculation, haltères et autres, et avec le soleil qui tane la peau et la fortifie, donne un aspect de pleine force à l'homme. Le soleil a une grande importance dans l'oeuvre de Mishima, il est cet observateur tout puissant, témoin ardent de tous les évènements terrestres, vie, mort, rires, coups, traités à égalité. On pourrait dire cela après avoir lu La Mort en Eté, , publié comme un recueil de nouvelles contenant icelle du même nom. La Mort en Eté, racontant cette horrible histoire de deux fillettes qui se noient dans la mer, en plein été, en plein soleil (le titre japonais, , Manatsu no Shi se traduirait exactement mort en plein été), est troublant par l'impassibilité du style, et la puissance du soleil et de la mer qui s'en dégage. Car Mishima est un artiste des textures, mais également des forces de la nature.

Certes certaines descriptions de la nature, comme celles de la forêt dans Le Tumulte des Flots, , ne sont pas extraordinaires, mais Mishima est pour moi l'un des plus grands écrivains de l'océan. Oui, le soleil, la mer, ce sont deux éléments que Mishima domine dans son écriture, libère dans toute leur puissance. Et seul lui à ma connaissance a pu laisser exploser toute la tristesse du Marin rejeté par la Mer, : ce petit roman raconte l'histoire d'un marin qui décide un jour de rester à terre, de quitter son élément et de vivre avec une femme; le fils de celle-ci, admiratif du marin, de sa chair (la sensibilité de Mishima à la beauté masculine s'y exprime de manière bouleversante, et même au-delà, Mishima parvient à exprimer l'attirance que peut éprouver un petit enfant pour un adulte perçu héroïque, tout-puissant), entamera une réflexion terrible sur le marin, le muscle tannée par le soleil et forgé par le sel, qui abandonne l'élément qui lui a donné sa force et devient homme ordinaire, ou plutôt se révèle homme ordinaire. Le Tumulte des Flots, , que nous avons évoqué plus haut, parle également de l'homme et de la mer, mais toujours de cette mer puissante et constructive, sur laquelle ces bateaux immenses appuient leurs lourdes structures. C'est cette mer qui résout les problèmes des hommes aussi, qui fait que le héros, par son courageux, et complice, affrontement avec la mer, montre sa valeur à celle qu'il aime.

Mishima, dans Le Japon Moderne et l'Ethique Samuraï, (traduction du titre totalement injuste; littéralement, , Hagakuré Nyuumon, signifie "Introduction au Hagakuré", ce livre a d'ailleurs été publié aux Etats-Unis sous le titre Introduction to Hagakure; le Hagakuré d'origine est un livre rédigé au dix-septième siècle par le samuraï retiré Johchoh Yamamoto, ancien samuraï de , Nabeshima, et signifie littéralement feuille-dissimulation, soit, selon l'interprétation la plus probable - il y en a plusieurs très intéressantes, mais je ne les expliquerai pas ici -, "caché dans le feuillage", ou "dissimulé par des feuilles"). Yamamoto porte un regard sévère sur la société de son temps, et regrette que les samuraïs perdent peu à peu tout sens de leur éthique au profit de futilités. Mais ce qui est formidable dans ce livre, c'est la clairvoyance de la nuance. Prenons l'exemple des cosmétiques, exemple cher à Mishima, Yamamoto regrette que les samuraïs délaissent la vigilance martiale au profit des parures et des cosmétiques... mais en même temps il loue le bon usage des cosmétiques, ceux qui servent à dissimuler la fatigue du visage et à paraître en bonne santé; il va même plus loin, les parures sont, dit-il, nécessaires au samuraï qui part au combat, pour qu'il puisse accepter la mort, si l'occasion se présente, au sommet de sa beauté et de sa vigueur apparente. On comprend alors mieux les nuances de Mishima, son respect des hommes en ce sens qu'il leur confère des capacités de raisonnement et des qualités de coeur impressionnantes, et en même temps condamne la civilisation sous sa forme actuelle. On pourrait encore pousser la nuance, la mener à la confusion totale peut-être, en parlant de la maison de style anglais de Mishima en banlieue de Tokyo et parallèlement sa milice personnelle, la Tate no Kai, (littéralement "Société du Bouclier") composée dans le but de défendre l'esprit japonais. Ce seront d'ailleurs trois membres de cette milice qui accompagneront Mishima dans sa tentative de coup d'Etat le 25 novembre 1970.

Ainsi cet écrivain est-il spécialiste de la beauté produite par l'homme, le luxe (il connaît toutes les marques de vêtement, cosmétiques, tissus, etc.), de la beauté de la nature et des grandes forces, de la beauté des corps. Il est aussi le grand écrivain de l'étude du Beau et le livre qui l'exprime le plus directement est Le Pavillon d'Or, (Kinkakuji). Ce roman raconte l'histoire vraie du jeune moine bouddhiste qui en 1950 a mis le feu au Kinkakuji de Kyoto, qui était resté épargné par les incendies et les guerres depuis plus de cinq cents ans. Mishima en fait une interprétation psychologique époustouflante en expliquant que c'est la beauté, l'amour du Beau qui a motivé le geste du moine... ce livre est une étude du Beau et une étude des entrailles de celui qui est sur le chemin du Beau; sur cet aspect particulier ce livre révèle parfois un Mishima en droite ligne de Nietzsche. Mishima n'a pas besoin de mépriser l'humanité ou de détruire de grandes figures pour se faire comprendre, un être faible, comme ce moine, et le Beau, cela lui suffit... Le Beau tient en fait une part prépondérante dans l'oeuvre, et l'on peut se demander si la passion de Mishima, et l'art, à décrire les tourments sur le chemin du Beau ne tirent pas leur excellence du fait qu'il s'agit d'une motivation profonde de l'auteur. Le Beau fait son apparition dans une pièce de No dans le recueil Cinq No Modernes, , magnifiquement traduit du japonais par Marguerite Yourcenar. Dans le No appelé Sotoba Komachi, la vieille femme redevenue belle interdit au jeune homme de la regarder; il mourrait pense-t-elle, et effectivement il mourra de la croire jeune et de croire voir en elle la Beauté... cette femme devient la Beauté en ce sens que sa beauté est un perpétuel retour à la jeunesse et aux regards pétillants. Mais le plus étonnant est que cette Beauté absolue est atteinte dans le rêve et non dans la réalité, la réalité s'oppose même à ce rêve par l'intermédiaire de cette vieille qui tente de le ramener à la raison.

La vie de Mishima n'est vraiment pas celle que l'on aurait attendu d'un romancier japonais. D'ailleurs Mishima n'appartient à aucune catégorie. La lecture de La Marquise de Sade, , suffit à en convaincre; on croirait une pièce française d'époque, dans le style français, la composition en est à couper le souffle (sauf sur le détail de quelques courbettes, mais enfin), et le style psychanalytique mishimaesque est toujours aussi puissant et clairvoyant. Mishima est un romancier, un essayiste, un auteur de théâtre, un noveliste... et un personnage incroyablement fort et turbulent. Son homosexualité a beaucoup troublé les Japonais, si bien qu'il y a encore des personnes dans l'archipel qui préfèrent ne pas ouvrir ses livres... remarquez, lisez L'Ecole de la Chair, , et dites moi si ça ne vous fait pas quelque chose... Mishima est également allé à l'encontre de beaucoup de conventions dans sa vie, il n'aimait pas passer inaperçu, il se mettait en avant, cultivait son apparence physique, montrait son corps et l'enveloppait dans des cuirs et des habits parfois curieux (seulement dans des occasions familiales ou sur la plage, en maillot de bain). Cela ne cadrait pas réellement avec l'esprit japonais, surtout dans l'après-guerre encore très imprégné du passé. On peut dire que Mishima, bousculant les conventions, ne méprisait en réalité personne. Au contraire son désespoir vis-à-vis de l'humanité résidait dans le fait que tous ces sentiments extraordinaires dont il affublait ses personnages, il ne les retrouvait pas toujours dans le coeur des gens: pensées extrémistes, pensées bonnes, pensées mauvaises, Mishima voulait des pensées profondes et sans effort, quelles que soient leur beauté ou leur horreur, mais des pensées puissantes. Désespéré il était de voir l'amollissement de la pensée, et, plutôt que de condamner ses contemporains dans ses livres, il a mis en scène des personnages d'une force spirituelle tranquille (!) et inégalable, des personnages que le lecteur est forcé d'admirer et qui peuvent, peut-être Mishima l'espérait-il ouvrir l'esprit à des pensées supérieures.

Mishima avait de grands projets pour la nation. Il en parlait plus ou moins avec ses amis, nombreux et sincères, notamment Utaemon (fameux joueur de rôles féminin de kabuki), mais aussi le prix Nobel de littérature 1968, Yasunari Kawabata (Mishima aurait, selon la légende, refusé le prix Nobel pour que Kawabata, plus âgé, l'obtienne). Mishima était vraiment un homme qui adorait la discussion et l'affrontement politique, il publia même en 1969 un livre intitulé , Mishima Yukio contre les Etudiants de l'Université de Tokyo, où il rassemble quelques discussions sur la place du Japon, la politique intérieure, et les critiques et questions des étudiants. Le 25 novembre 1970, aidé de trois de ses soldats de la Tate no Kai, , il pénètre dans le quartier général de l'armée à Tokyo et demande à parler au général Matsuda qu'il prend en otage. Le récit de cette prise d'otage est incroyable. Mishima aurait quitté sa maison le matin avec un sabre de chaque côté portés à la ceinture; son père l'apercevant par la fenêtre se dit à cet instant "Il va encore falloir que j'arrange le coup avec la police avec les bêtises qu'il va encore faire". Mishima était, à 45 ans, au sommet de sa gloire. Il apportait un sabre orné du dix-septième siècle pour le montrer au général Matsuda; la vraie motivation était de s'en servir pour prendre ce dernier en otage. Prétextant de sortir un mouchoir pour essuyer la lame, un soldat de la Tate no Kai devait bâillonner le général... le général se leva lui-même pour chercher ce maudit mouchoir, fait qui gâcha tous les plans de la bande. Après quelques coups désordonnés, le général était bâillonné; des soldats, alertés par le bruit, essayaient déjà d'entrer, Mishima coupa la main de l'un d'entre eux avec son sabre et en blessa d'autres, si bien que tous reculèrent et quittèrent la pièce. Mishima, ses miliciens, et le général Matsuda étaient seuls, et Mishima se préparait, torse nu avec son bandeau devise des samuraïs sur la tête : Shichishoh Hohkoku, , ("sers la nation durant sept existences"). Il se préparait à se présenter aux soldats qui attendaient au bas de la fenêtre du général. Après quelques retards, Mishima se présente au balcon et commence à parler, torse nu avec son bandeau noué autour de la tête, de la nécessité qu'il y a à rétablir l'empereur et à retourner aux anciennes valeurs du Japon. Il récolte les insultes des soldats qui refusent ce discours et invitent l'orateur à en découdre mano a mano. Mishima, après quelques nouvelles tentatives, se résigne et rentre dans le bureau. Il savait qu'il allait être rejetté, et prend son sabre dans un geste qu'il avait longtemps médité. Tout ce qu'il avait écrit dans le Hagakuré Nyuumon, il l'applique ici: son moment était venu de rencontrer la mort, au sommet de la Beauté de son esprit, de son corps; un échec face à son idéal mérite la mort, est une rencontre naturelle de la mort. Peut-être Mishima voulait-il mourir à ce moment et l'avait-il déjà bien réfléchi, depuis des semaines, trop désespéré que ses idées ne prennent pas, trop désespéré, bien au-delà, qu'il n'y ait plus d'idée, de progression vers le Beau. Mishima s'ouvrit le ventre, avec difficulté, cette opération étant extrêmement difficile. Pendant les longues minutes de souffrances, de souffle court, il a tenu bon et toujours enfoncé plus loin le couteau dans toute la magnificence de sa jeunesse et de la force de son esprit, avant qu'un de ses miliciens ne l'achève en le décapitant, selon ses volontés. Il est mort comme la héros Shinji Takeyama de la nouvelle portée à l'écran Patriotisme, , après mûre réflexion du conflit entre son existence et les jours qui s'égrenaient en n'apportant que preuve de la contradiction profonde de son existence dans ce Japon délavé... il a sans doute réfléchi, a peut-être commis le pêché de penser à lui-même en tant que symbole. Le jour de sa mort, Mishima déposait le manuscrit du dernier volume de la tétralogie de La Mer de la Fertilité, , L'Ange en Décomposition, . (cette tétralogie commence par Neige de Printemps, , continue avec Chevaux Échappés, , Le Temple de l'Aube, , et se termine par L'Ange en Décomposition, ; c'est la dernière et peut-être l'oeuvre majeure de Mishima... mais je veux consacrer un texte entier à ces livres). Si toute la vie de Mishima est une mise en scène fabuleuse, c'est sans doute que le génie produit instinctivement les décors du nécessaire théâtre lorsque le monde est trop décevant et incapable de simplement tendre la main au prophète. Mishima avait perçu quelques jours avant sa mort, l'ultime incompréhension qu'il aurait à éprouver et disait: Je me présenterai sur scène pour voir les gens pleurer et au lieu de cela, ils éclateront de rire. Il est certain en tous cas que la littérature, et surtout l'humanité, a perdu, ce 25 novembre 1970, un être qui, dans son coeur, son regard et son corps, avait atteint et inspiré la Beauté.

 

 


Photographies


Mishima avec sa milice privée, la Tate no Kai, et en uniforme (à gauche)

                                           

Mishima après son entraînement de musculation et karaté, entamé en 1956, avec son sabre du dix-septième siècle, arborant le bandeau (sers la nation durant sept existences), devise des samurais.


   Yukio Mishima en costume trois pièces

        Discussion à l'université de Tokyo

 

La couverture de Kinkakuji, premier livre de Mishima que j'aie lu


 

 

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